3 Juillet 2013
Le trajet Lima – Cuzco est réputé pour être long, creuvant et dangereux. 21h de bus, pour passer de la côte à 3300m. Eh ben bizarrement, ce trajet se passe parfaitement bien pour moi. Je dors quasiment toute la nuit et ai deux sièges de libre rien que pour moi, ultra confort. Ordi, bouquin, musique, je n’ai pas le temps de m’ennuyer. Les paysages sont également splendides. Tout semble beaucoup plus grand.
J’arrive à Cuzco dans l’après-midi. Je dépose mes affaires au backpacker et vais faire un petit tour. Le soir, je vais au resto pour tester une spécialité locale, le cuyi. Traduction : le cochon d’Inde. Ben oui, en Asie ils mangent du chien, alors pourquoi les péruviens d’auraient pas le droit de manger du cochon d’Inde ? Bon, c’est juste pour le fun, parce que ce n’est pas vraiment transcendantal, et il y a plus d’os que de chair.
Jeudi 4 juillet, je change de backpacker (il fait trop froid dans le mien) pour aller au Kokopelli, où je vais rester tout le séjour. C’est aussi un hostel party, mais quand même beaucoup moins que celui de Mancora. Et le bâtiment, de style colonial, est très beau. Puis, journée promenade dans la ville. Comme à Lima, je sors sans appareil photo, j’en ferai plus tard. Je vais rester longtemps ici alors j’ai envie d’avoir le sentiment de vivre dans cette ville, plutôt que de la visiter. Je vais faire un tour sur la place principale, une des plus belles du monde. Je me promène dans les rues, évitant au maximum les coins touristiques. Je prends mes repères petit à petit. Je vais aussi voir les marchés artisanaux. Des vêtements en alpaga par centaines, des couleurs partout, c’est beau. Je m’arrête à un stand pour discuter une bonne demi-heure avec une vendeuse. De tout et de rien, de son pays, de la culture, de la langue, du temps qu’il fait, … je lui apprends des mots en français, elle m’en apprend en Quechua, c’est marrant. Les gens semblent très chaleureux ici. Je rencontre également une française qui fait du bénévolat dans un zoo depuis une dizaine de mois.
A midi, direction le marché de San Pedro. Alors là, je craque. Il s’agit tout simplement du marché parfait !!! Il est grand, comprend à la fois des vendeurs de bouffe (et de tout !), des coins pour manger et un peu d’artisanat. Les stands de bouffe, j’hallucine !! La cuisine péruvienne est réputée dans toute l’Amérique du Sud pur être savoureuse et très abordable. Pour 2euros, tu as un mixto : riz, frites, crudités, avocat, œuf, saucisse, accompagné d’une délicieuse sauce verte. Pour 3 euros, tu as un ceviche, qu’ils préparent ici avec du riz, des crudités, des haricots et des morceaux de poisson frit. Je vais souvent prendre les deux à la suite d’ailleurs. Après ça, tu vas à l’autre bout du marché, dans le coin jus/desserts. Là, tu as deux grands verres du jus de ton choix, réalisé devant toi, pour 1,5euros. En plus, je sympathise avec la serveuse, qui m’en donnera plus à chaque fois. Pppfff, vraiment, el mercado de San Pedro, el mejor del mundo !!!
Je continue ma promenade dans les rues, simplement. Petit à petit, je fais plus attention aux détails des pavements, des pierres, des recoins et des infrastructures. Une promenade dans Cuzco, c’est un voyage dans le temps. La majorité des bâtiments ont été construits par les Incas, des blocs de pierre parfaitement ajustés. Les rues sont pavées, ce qui avait pour intérêt d’être mieux adapté à la circulation des lamas. Il règne ici une atmosphère vraiment particulière, unique au monde et perceptible dès le premier jour.
C’est frappant, il y a quelque chose d’impalpable, que l’on ne peut que ressentir, quelque chose qui fait qu’on se sent bien dans cet endroit. Ce quelque chose, c’est la culture Inca, qui t’enveloppe délicatement et chaleureusement. J’avais déjà effleuré cette culture auparavant, au nord de l’Argentine et en Equateur, mais là je suis au cœur de l’Empire. Pour mieux comprendre cette brillante civilisation, il faut se pencher un peu plus sur son histoire et ses caractéristiques.
Au 12ème siècle naquit le premier Inca, Manco Capac, et sa sœur-épouseMama Ocllo, qui émergèrent du lac Titicaca, au niveau de la Isla del Sol. Lorsque Manco Capac arriva à l’endroit actuel de Cuzco, il planta son bâton dans la terre jusqu’à ce qu’il disparaisse : cet endroit est le nombril du monde (qosq’o en Quechua, d’où Cuzco tire son nom). Cuzco est la plus ancienne ville d’Amérique du Sud ayant été continuellement habitée. Pendant les deux premiers siècles, les Incas restèrent confinés dans la vallée de Cuzco et aux alentours. Le véritable essor de la civilisation ne survint qu’au 15ème siècle, sous le règne du 9ème roi, Pachacutec. L’Empire Inca s’étend alors de l’Equateur jusqu’au Chili. Au début du 16ème siècle, le peuple inca est touché par la variole. Le roi Huayna Capac en meurt, provoquant une guerre de succession entre Atahualpa, de Quito, et Huasca, de Cuzco. Atahualpa l’emporte, mais l’empire est considérablement affaibli. En 1532, il fait route vers Cuzco pour réclamer son trône et s’arrête en chemin a Cajamarca. Au même moment, l’espagnol Francisco Pizarro entame sa fulgurante conquête. Il se rend à Cajamarca, ses hommes tuent des milliers d’incas. Le roi est fait prisonnier, puis condamné à mort après 8 lois de détention. Pizarro installe alors son règne sur le territoire. Ayant besoin d’un port pour exporter l’or pillé, il fonde Lima en tant que centre administratif de la colonie. En un siècle, la population inca passe de 10 millions à 600.000 !!
La société Inca est régie selon un système de castes : les travailleurs, les gouvernants locaux et la haute classe dirigeante, de souche Inca. Les Incas pratiquent le culte des ancêtres, mais surtout le culte du soleil. Le Dieu-Soleil est fondamental, et toujours présent (la monnaie péruvienne n’est-elle pas le sol !). Une notion particulièrement intéressante, les Incas ne raisonnaient pas en termes d’espace et de temps, mais plutôt en cycles de création/destruction. Chaque ère, ou « soleil », dure 1000 ans et est appelée Pachacuti, qui signifie littéralement bouleversement de l’ordre du monde. La civilisation Inca se trouvait à la fin de son cinquième soleil lorsque les espagnols sont arrivés… Aussi, le monde est organisé selon trois niveaux : en haut Huoq Pacha, le monde des divinités ; ici Kay Pacha, le monde terrestre ; en bas Uhhu Pacha, le monde de la mort. La Pacha Mama, Terre Mère, est également fondamentale dans la culture inca. Les incas sont également connus pour leur architecture et la circulation de l’information à travers l’empire, mais j’y reviendrai.
Ce qu’il y a de magique à Cuzco, ce que la culture andine est omniprésente. Les vêtements portés par les femmes, les noms de rue en Quechua, la nourriture, l’architecture, l’artisanat… elle est partout. Je passe aussi du temps à organiser les prochains jours, il y a tellement à voir aux alentours de Cuzco !! L’idée c’est d’y aller crescendo : commencer par les environs proches de Cuzco, puis partir deux jours dans la vallée sacrée. Ensuite, s’attaquer au trek du Salkantay, qui me mènera au joyau, à l’ultime, bref, au Machu Picchu.
Vendredi, action. Je commence par aller prendre mon billet touristique à l’office municipale, celui qui permet de visiter tous les sites de la région. Là, je regrette de ne pas m’être fait faire une fausse carte étudiant dans les rues de Bangkok, c‘est carrément moins cher… Je prends ensuite un minibus qui m’emmène à Tambomachay, le site le plus éloigné de Cuzco. L’idée est ensuite de rentrer à pied à Cuzco, en visitant les sites plus proches au passage. A l’entrée du site, je sui accueilli par quelques lamas qui broutent tranquillement. Tambomachay, dit le bain de l’Inca, est un très joli bain cérémoniel en pierre datant du 16ème siècle. L’eau cristalline s’y écoule toujours.
En face de Tambomachay se trouve l’ancien poste de contrôle de Puka Pukara, qui offre une vue imprenable sur les environs : une terre rosâtre, des cultures jaunes, des bosquets verts et les montagnes en fond.
Je continue ma route vers Cuzco. Plutôt que de rester bêtement sur la route, je coupe à travers champs pour me retrouver dans le fond de la petite vallée. Je suis tout seul, dans cette belle nature, c’est agréable. Je grimpe un peu et trouve un point de vue intéressant, d’où j’aperçois des ruines en contrebas. Bien qu’il soit en parfait état, ce temple ne figure pas sur la carte touristique fournie avec le billet. Tant mieux pour moi, il n’y a personne du coup ! Les ruines entourent un énorme rocher pointu, sur lequel je m’empresse de grimper. Je m’y pose et profite du privilège d’être seul dans ce lieu apaisant. Je reprends ensuite le chemin, pour me retrouver au Temple de la Lune, où l’on peut se promener dans des cavités ayant été occupées.
De là, je trouve un tronçon du chemin Inca, que j’emprunte jusqu’au site suivant. C’est dingue de se trouver sur ces voies anciennes. Ce chemin fait partie du Qhapaq Nan, le Chemin royal. Cette route pavée constitue une véritable colonne vertébrale. L’objectif était de parvenir à un meilleur contrôle de l’Empire Inca et son unification, notamment grâce à une meilleure circulation de l’information, des marchandises et des troupes militaires. Le résultat a une envergure impressionnante : 6000km de voie principale, qui relie les villes de Pasto en Colombie, Quito et Cuenca en Equateur, Cajamarca et Cuzco au Pérou, l’Aconcagua en Argentine et Santiago au Chili. En ajoutant les voies secondaires, le réseau a une longueur totale de 23000km… c’est énorme !! Le réseau était utilisé par les Chasquis. Il s’agit des messagers qui délivraient les informations en tout point de l’Empire. Les Chasquis couraient sur les chemins et se relayaient l’information. Grâce à ce système très performant, un message partant de Cuzco pouvait arriver à Quito en une semaine !!
Il commence à pleuvoir lorsque j’arrive au site de Q’enqo, qui signifie labyrinthe. Des cérémonies liées à la fertilité étaient réalisées sur ce site, qui comporte un monolithe de 6m de haut et de nombreux passages souterrains. Effectivement, un vrai labyrinthe de pierre. Je reste à discuter une bonne demi-heure avec un guide, qui fait également partie d’un parti politique et qui a à cœur de travailler sur l’idée du bien commun et de l’entraide entre les petits villages des montagnes. Une discussion extrêmement intéressante, qui montre clairement les décalages entre la philosophie péruvienne, qui prend aussi en compte l’ancienne vision Inca du monde (patcha mama, création/destruction), et la philosophie individualiste qui règne en Occident. Il a raison sur tous les points en tout cas et je ne peux qu’aller dans son sens, qui rejoint mes propres convictions. Il m’apprend également que la France est très bien vue par le Pérou. Par exemple, la constitution du pays s’inspire de la nôtre. Un peu en aval du site, je trouve un second ensemble de ruines. Un sites qui servait à l’observation des étoiles.
Je continue ma route jusqu’à arriver aux trois croix et au Christ blanc, d’où on a une vue imprenable sur Cuzco. Je m’arrête pour manger un morceau de maïs avec son petit morceau de fromage (au Pérou on bouffe du maïs tout le temps !) acheté à une petite fille. Je n’avais rien mangé de la journée et il est presque 16h, ça va mieux. Puis, j’arrive au dernier site, le plus imposant : Saqsaywaman. Son nom signifie Faucon satisfait (pourquoi pas).En 1536, Manco Inca repris le fort et l’utilisa pour assiéger les conquistadors étant à Cuzco. Il perdit la bataille et s’enfuit à Ollantaytambo, des milliers de combattants succombèrent. Les ruines ne représentent que 20% de ce qu’était réellement le site… gigantesque !!
Le plus beau ici, ce sont ces énormes fortifications en zig-zag sur trois niveaux. Ces murs ont par ailleurs été construits pour symboliser les dents du Puma, car en fait, Pachacutec bâtit Cuzco en forme de puma. Mais le plus impressionnant ce sont ces putains de blocs de granit parfaitement juxtaposées les unes avec les autres, sans mortier. L’une d’entre elle, immense, pèse plus de 300 tonnes !!! Lorsqu’on se trouve devant un tel monument franchement, on ne comprend pas. Comment ils ont fait ces putains d’Incas, pour faire ça, il y a 500 ans ??!! C’est beau, mais c’est limite énervant !! En plus, on est dans une région du monde ayant connu de nombreux et puissants tremblements de terre. A plusieurs reprises les constructions espagnoles se sont écroulées. Les murs incas, eux, n’ont pas bougé d’un poil ! La construction Inca est unique au monde et reste un mystère. De nombreuses théories ont vu le jour, des géants aux extraterrestres. Toutefois, une théorie plus réaliste stipule que du mortier était utilisé entre les pierres, à l’intérieur des murs, et que l’extérieur était finement travaillé. Quoiqu’il en soit, c’est tout simplement bluffant. Je reste comme un con devant ces murs, c’est tellement prenant ! En plus, les couleurs et les contrastes accentués par le ciel nuageux me rappellent des images que j’ai vu à l’île de Pacques. Peut être cette atmosphère particulière qui enveloppe les sites les plus mystérieux.
Je rentre à Cuzco en descendant un petit chemin pavé qui débouche sur la plaza de armas.